Le chemin fantôme

Ram dam didlidam.
Ram dam didlidam.
Avec ce bâton, je dirai l'histoire.
Avec ce bâton, je dirai l'histoire du Chemin fantôme.

Une crevaison

Un soir d'Halloween, un jeune homme appelé Hector passait par Coaticook. Il cherchait la rue Norton, mais s'égara sur des petits chemins. Il roulait depuis un petit moment sur un petit chemin de terre de plus en plus étroit qui finit en cul-de-sac. Il fit demi tour et, en chemin, paf!, une crevaison.
Évidemment, personne autour pour l'aider. Il se mit donc à marcher et parvint à un carrefour. Il regarda dans toutes les directions, mais, chose étrange, toutes les directions étaient identiques. Les mêmes maisons, les mêmes arbres. Comme si les chemins se réfléchissaient dans un miroir. Devait-il prendre à droite ou à gauche? Il tira à pile ou face, ce qui est, comme chacun le sait, une grave erreur le soir de l'halloween. Le vent se mit soudain à siffler comme si une tempête arrivait.
Il prit à droite et s'engagea sur ce qui lui apparut alors être probablement  la plus vieille rue de Coaticook. L'asphalte s'arrêtait à la première maison, un chemin de terre continuait jusqu'à la deuxième, et au-delà, le même chemin de terre était encore plus étroit et plus vieux. Il revint au carrefour. Mais là, la première chose étrange de la soirée se produisit. Dans toutes les directions, les chemins étaient identiques. Mêmes maisons, mêmes arbres et même route de terre. Comme si le carrefour était un miroir.
Il prit donc une direction, mais il ne savait plus laquelle c'était. Il arrêta à la première maison pour téléphoner.

La première maison

La porte était ouverte, malgré le froid. À l'intérieur, toutes les lumières étaient allumées. Il frappa. Pas de réponse. Transi de froid, il décida d'entrer.
Allo? criait-il dans le vestibule.
Aucune réponse. Comme il s'avançait plus encore pour voir si, par hasardÍ Il fut pris d'un étourdissement, une bouffée de chaleur. Il venait de voir son propre portrait dans un cadre au mur du salon. Il vit aussi une petite table identique à celle qu'il avait lui-même dans son salon. Il se précipita dans la pièce et vit que tous les meubles, la tapisserie, les peintures et la décoration étaient identiques à ce qu'il avait chez lui.
Tout était identique, et il pensait bien qu'il était en train de devenir fou. Il regardait, regardait, regardait, et s'aperçut lentement d'une petite différence. Tout était presque pareil. Mais il y avait une petite différence. Il ne pouvait dire exactement ce que c'était. Comme si toutes ces choses familières étaient pourtant étranges, comme si leur couleur, ou leur texture, étaient passées ou plutôt comme si leur présence était passée.. Comme si ces choses manquaient de force, comme si elles étaient mortes. Pouvait-on imaginer des spectres de choses?
Hector se dit qu'il rêvait. Qu'il faisait un cauchemar. Il allait se réveiller s'il se pinçait. Il se pinça. Il ne se réveilla pas. Tout restait là, les fauteuils, la table, le portrait. Tout. Sur le point de s'évanouir, il se redressa et se précipita dehors.
Dehors, le même chemin lugubre l'attendait. Le vent avait redoublé d'ardeur. Des éclairs zébraient le ciel. Il devait aller chercher de l'aide à la deuxième maison.

La deuxième maison

Il prit le chemin en courant, proche de la panique. Il courait, courait et glissait dans la boue du chemin de terre. C'est trempé de boue et tremblant de peur qu'il arriva à la deuxième maison. Un homme était assis sur les dernières marches de l'escalier.
- Bonjour, cher voisin, belle soirée n'est-ce pas?
- Bonjour, je suis perdu et j'ai fait une crevaison, je voudrais téléphoner.
- Entrez, fit l'homme, le thé est prêt.
Hector le suivit. Il remarqua que son hôte portait de vieux vêtements. Ils n'étaient pas usés, mais très démodés. On aurait dit les vêtements de son arrière grand-père. Dans la maison, bien que ce n'était pas ses propres choses, il eut la même impression que les objets étaient comme légèrement absents, qu'ils manquaient de réalité. Mais plus encore, il avait aussi cette impression envers l'homme qu'il suivait dans la vieille maison.
Vous tremblez de froid, dit l'hôte en noir. Voici votre thé.
Heu, merci dit Hector. Mais je parlais du théÍléphone.
Bien sûr, cher voisin, bien sûr, répondit l'inconnu. Mais, je n'ai pas encore le téléphone. Un thé, bien chaud, ça, par contre, j'ai.
L'étrange attitude de son hôte inquiétait Hector. Il refusa le thé. Mais l'homme lui tendit une tasse quand même. Hector n'osa pas refuser une seconde fois.
Il porta la tasse à ses lèvres et aperçut, au moment de boire, que dans sa tasse nageait un énorme scarabée. Il faillit échapper la tasse.
L'homme en noir le regardait fixement.
- Buvez S.V.P.
- MaisÍ
- Buvez! Cria l'homme. S.V.P. BUVEZ!
Comme animée par sa propre volonté, la main tremblante d'Hector leva la tasse et la porta à ses lèvres. Hector serra les dents et but le thé sans laisser passer l'énorme insecte. Lorsqu'il déposa la tasse, il entendit un tintement métallique. Il vit que dans la tasse, le scarabée avait maintenant des reflets dorés. Il semblait s'être transformé en or.
L'inconnu lui dit alors, d'une voix douce : " S.V.P., prenez le scarabée d'or et délivrez-moi ".
Hector, ne sachant plus que penser ni que faire, décida de prendre le scarabée, ainsi que la porte. Il s'enfuit, sur le chemin envahi par les herbes, vers la troisième maison. L'orage avait éclaté, et la pluie balayée par le vent intense piquait la peau.

La troisième maison

C'est à bout de souffle et détrempé qu'il atteignit la troisième maison. La porte était fermée, ainsi que toutes les lumières. Il frappa quand même, mais aucune réponse ne vint. Tremblant de froid autant que de peur, il devait trouver un abri. Il décida d'entrer. La porte était si vieille et pourrie qu'elle tomba d'un pan lorsqu'il la poussa. À l'intérieur, il y avait une odeur d'humidité et de pourriture. Le plancher sur lequel il s'avançait était défoncé par endroits.
Il entra dans la première pièce et s'immobilisa. Un frisson d'épouvante montait dans sa colonne vertébrale jusqu'à paralyser toute sa pensée. Il ne pouvait plus bouger. La pièce était vide, sauf pour le loup.  Un loup noir et énorme se tenait au milieu de la pièce et semblait prêt à bondir. Après un moment, il commença à grogner et à retrousser les babines. C'est lorsque les crocs du loup apparurent qu'Hector put recommencer à bouger. FUIR, FUIR, FUIR. Le loup hurlait et Hector courait.
Évidemment, comme c'est toujours le cas lorsque la peur conduit nos pas, Hector ne retrouva pas la sortie, mais se rendit dans une autre pièce. Le même loup, ou un très semblable, s'y trouvait, Hector fuit à nouveau, passant par la pièce de derrière où se trouvait encore le loup, il finit par sortir dans la cour arrière en défonçant une autre porte sans trop s'en rendre compte. Il tomba face contre terre dans la cour. La pluie avait cessé et le vent ne soufflait plus. Une atmosphère étrange et calme régnait dans cette cour. Relevant la tête, Hector aperçut deux énormes pattes blanches. Il perdit conscience.
Lorsqu'il reprit connaissance, il était toujours dans la clairière et un énorme loup blanc se tenait assis devant lui. C'était le plus gros loup qu'il n'avait jamais vu. Mais il faut dire que son expérience en matière de loup était assez neuve. Le loup portait un magnifique collier argenté. Hector ne parvenait pas à sortir de son cauchemar. Et il crut perdre définitivement la raison lorsque le loup lui parla.
"Bonjour, je vous attends depuis si longtemps ". Hector, l'esprit paralysé par la peur, répondit idiotement " moi aussi, heu non, je veux dire pas moi, heu heu heu.
- " Prenez le collier et délivrez-moi " dit le loup.
- Pardon?
- S.V.P. Prenez le collier et délivrez-moi.
Hector avait maintenant accepté qu'il était devenu fou et qu'il avait des hallucinations. " Des HHHallucinations de l'HHHalloween " dit-il au loup en riant. " Je m'imagine qu'un loup me parle et me demande de lui rendre une faveur. Ha ha ha ha ha ". Il tendit la main, saisit le collier d'argent et le glissa par-dessus l'énorme tête du loup. Il perdit à nouveau conscience.
Il se réveilla sur le chemin maudit. Près de la quatrième maison. Il savait maintenant qu'il irait dans cette maison, puis dans la dernière au bout du chemin. Aussi bien en finir tout de suite.

La quatrième maison

Chancelant mais décidé, il entra dans la maison, bien décidé à affronter les serveurs de thé, les loups parlants ou tout autre invention de son imagination débridée. Il entra dans la maison et la trouva, elle aussi, vide. Il n'y avait aucun meuble, sauf des miroirs. Dans le passage de l'entrée, il vit la première glace, un miroir ancien au cadre chargé. Les murs se réfléchissaient nettement, comme si le miroir était fraîchement nettoyé. Il allait continuer lorsqu'il remarqua une chose étrange : il ne se voyait pas, lui, dans le miroir. Il n'était guère étonné. " Bien sûr, c'était à prévoir, je suis passé dans le camp des vampires et autres loups-garous ".
Il continua et dans la deuxième glace, le reflet était celui d'un enfant, lui enfant. Dans la troisième glace, il se vit à douze ans, dans le miroir suivant, il se vit à vingt ans. À chaque fois, ce reflet le regardait intensément. Et dans ce regard, il se reconnaissait. Il passa ainsi de pièce en pièce, de miroir en miroir et vit tous les âges de sa vie à venir. Il décida de ne pas aller voir dans la dernière pièce le dernier miroir.
Il repassa, dans le passage, devant le premier miroir. Cette fois, il y avait un reflet. Hector s'arrêta et contempla son image, il se fit un clin d'˙il, un sourire, se tira la langue, et se dit en parlant au reflet : ah, toi tu es enfin un honnête reflet.
" Pas tout à fait ", répondit son image. Hector rit, rit, rit.
" Non, tu n'est pas devenu fou Hector ". Écoute ceci

L'histoire d'Hector et d'Éveline

Un soir, il y a longtemps, un jeune homme appelé Hector passait sur ce chemin pour rejoindre Éveline, sa bien aimée qui l'attendait. Il bravait le vent, la pluie et le froid pour lui apporter un cadeau et lui demander sa main. Presque arrivé, une roue de sa calèche frappa durement une pierre et se brisa. Il fut précipité au sol et se brisa une jambe. Il se traîna à une maison toute proche et demanda de l'aide. Un homme tout de noir vêtu vint répondre. Cet homme était mauvais. Il ne voulait pas aider Hector, ni quiconque. Hector lui offrit alors de l'argent. L'homme accepta alors de l'aider. Mais lorsque Hector sortit la monnaie de sa poche, l'homme vit qu'Hector avait dans celle-ci une magnifique chaîne d'argent et un scarabée d'or.
Il offrit alors à Hector une tasse de thé pendant qu'il allait chercher un médecin. Mais le vilain avait mis dans le thé un puissant somnifère. Hector s'endormit et l'homme lui prit la chaîne et le scarabée. Il porta ensuite Hector dans le bois, derrière la maison. Les loups, qui étaient nombreux à cette époque, s'occuperaient de luiÍ
Mais arrivé près du bois, l'homme entendit hurler près de lui. " Comment, ils sont déjà là? se dit-il. Et si près des maisons? " Il laissa tomber Hector sur le sol et plusieurs loups se précipitèrent. Il n'eut que le temps de s'enfuir vers l'habitation la plus proche, une maison vide. Il entra et referma vivement la porte derrière lui. Ouf! Pensa-t-il. Dans la cour, un loup énorme et blanc regardait l'homme à travers la fenêtre. C'est un loup différent, un chef loup, ancien loup-garou qui avait depuis longtemps choisi de garder la forme du loup. Le loup blanc se précipita dans la maison en fracassant une vitre. Il se précipita sur l'homme en noir. Celui-ci prit la première chose qu'il avait sous la main, cette chaîne qu'il avait en poche, pour tenter de se défendre. Il fouettait l'animal sans relâche. Si bien qu'au moment où le loup lui portait le coup de grâce, la chaîne se glissa au cou de la bête. Le loup se redressa brusquement. Le scarabée resta dans la main fermée de l'homme et la chaîne resta au cou de l'animal. La chaîne d'argent brûlait son cou de loup-garou. Bientôt, il se mit à étouffer, il s'écrasa sur le sol et mourut à son tour.
Éveline a attendu Hector toute la nuit, puis les jours suivants, puis des années encore. Elle l'a toujours attendu et elle l'attend encore. C'est son attente qui tient encore ouvert, les soirs d'Halloween, le chemin fantôme. Elle attend qu'Hector vienne la rejoindre. Tous ceux qui ont été mêlés à cette histoire sont retenus sur le chemin fantôme. Tous ceux-là attendent d'être délivrés, tous attendent la venue d'Hector.
Le miroir se brouilla et le reflet disparut. Toutes les glaces de la maison se brisèrent alors.
Hector sorti et marcha vers la dernière maison du chemin.

La cinquième maison.

Dans la dernière maison, un piano se faisait entendre. Une musique douce et mélancolique. Hector entra dans un magnifique salon, plein de bougies allumées, de meubles décorés de dentelle et de tableaux accrochés aux murs. Ses pas firent craquer le plancher et la musique s'arrêta.
- C'est toi, mon Hector? Je pense que tu es un peu en retard.
- Hector ne savait que répondre.
- Éveline se retourna et Hector vit qu'elle était très belle. Son visage était très jeune, mais ses yeux semblaient vieux, si vieux.
- Tu est bien beau ce soir mon  aimé. Ah, toutes ces heures à t'attendre. Ai-je fini de t'attendre mon aimé?
- Hector s'avança et lui dit : " oui, prends cette  chaîne  et  délivre-nous ".
- Hector entendit alors dans la cour le pas d'un cheval et les craquements d'une calèche. Un homme jeune entra et rejoignit Éveline sur le banc du piano. Ils commencèrent à jouer, et, lentement ils pâlirent et disparurent. À la fin il ne resta que l'écho  de quelques  notes de musique.

Hector sortit de la maison, s'avança sur le chemin, vers le carrefour. Un lutin apparut soudain, accompagné d'un petit ours qui riait et qui trottinait avec sur son épaule un sac plein de bonbons. Partout, dans les rues de Coaticook, allaient et venaient des enfants déguisés. Hector était revenu dans son monde, et ce soir, c'était l'Halloween.

© Denis Wolfshagen. Publication interdite sans la permission de l'auteur.
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